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Immigration ๒

jeudi 19 juin 2014

L'exode des travailleurs immigrés menace l’économie thaïlandaise

Le départ précipité de près de 220.000 travailleurs cambodgiens de Thaïlande menace des secteurs clefs de l'industrie comme la pêche ou la construction, alors même que la junte promet de redresser une économie vacillante au bord de la récession.
Des ouvriers paniqués – qui permettent au principales entreprises thaïlandaises de se maintenir mais n’ont généralement pas de permis de travail officiel – ont fui en masse, par crainte d’une répression par la nouvelle junte militaire après que cette dernière a fait savoir que les immigrés illégaux risquaient d’être arrêtés et renvoyés dans leur pays d’origine.
Bien que les responsables des deux pays ont démenti toute répression en cours, les rumeurs de descentes musclées dans les communautés immigrées de tout le pays se sont vite répandues, et de nombreuses entreprises ont déjà fait savoir qu’elle ressentaient une forte diminution de la force de travail.
Dans la province de Rayong, à environ 200 kilomètres de la frontière cambodgienne, plusieurs usines ont réduit leur rythme de production après avoir perdu leurs employés khmers, a déclaré Sanguan Seangwongkij, vice-président de l'Association des producteurs de bois d'hévéa de la province de Rayong.
"De nombreuses usines de bois d'hévéa ont dû réduire leur production en raison du départ de 30% des ouvriers", explique-t-il.
Les usines qui traitent les vieux hévéas pour en faire des meubles dépendent de la main d’œuvre cambodgienne mais embauchent aussi des travailleurs birmans, dit-il.
La Thaïlande compte quelque 2,3 millions de travailleurs immigrés légaux, pour une population active thaïlandaise d'un peu plus de 38 millions de personnes, dans une société au chômage quasi inexistant.
Le ministère du Travail estime la présence des travailleurs sans papiers à 800.000, mais sans doute plus selon les analystes.
Le royaume, dont le taux de chômage tourne autour de 1%, dépend de travailleurs venus de trois pays voisins, le Cambodge, le Laos, et particulièrement la Birmanie, d’où vient la plus grande partie des travailleurs immigrés pour combler le manque de main d’œuvre. Les Birmans figurent en effet au premier rang de ces travailleurs peu qualifiés et corvéables, essentiels à la Thaïlande pour pêcher ses crevettes (dont elle est un des premiers producteurs mondiaux) ou construire ses bâtiments.
Pour l'heure donc, l'exode massif se limite aux Cambodgiens. Mais un effet boule de neige serait désastreux, s'inquiètent les industriels. "S'il y avait un exode massif, comme c'est en train de se passer pour les Cambodgiens, ce serait un choc pour l'économie thaïlandaise.
Dans le contexte actuel où la junte veut faire redémarrer l'économie, ce serait un très mauvais signal", confirme Bruno Jetin, chercheur à l'Institut de Recherche sur l'Asie du Sud-Est Contemporaine (IRASEC) basé à Bangkok.
Les travailleurs de Birmanie ne semblent jusqu'ici pas rentrer au pays en bien grand nombre, et les analystes suggèrent que l’exode khmer pourrait davantage être lié à la nature des relations diplomatiques entre la Thaïlande et le Cambodge. L’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, dont le camp politique fait l’objet d’une purge par la junte au pouvoir, était en effet un allié proche de l’actuel Premier ministre cambodgien Hun Sen.
Le départ soudain de ce qui pourrait bien être le contingent entier de travailleurs illégaux cambodgiens – l’OIM estime qu’il y aurait environ 180.000 travailleurs cambodgiens non déclarés – suscite des inquiétudes pour l’économie thaïlandaise. "Nous ne pouvons pas nous permettre de les perdre. Ils sont vitaux pour l'économie thaïlandaise", s'alarme Suchart Chantaranakaracha, un responsable de la Fédération des industries de Thaïlande, interrogé par l'AFP.
"Si les rumeurs persistent et qu’il y a une fuite des travailleurs cambodgiens hors de Thaïlande, alors il va y avoir un problème", a-t-il ajouté.
Déjà avant le coup d’Etat du 22 mai, l’économie thaïlandaise, pourtant réputée solide jusque là, montrait des signes de faiblesse après près de sept mois de manifestations continues parfois violentes, qui ont miné la confiance des consommateurs et effrayé les touristes.
L’économie s’est contractée de 0,6% sur le premier trimestre par rapport à la même période l’an passé, selon des estimations officielles. Et d’aucuns craignent qu’elle recule encore au second trimestre, glissant dans la récession.
La nouvelle junte a annoncé un réexamen de mégaprojets d'infrastructures défendus comme nécessaires à la poursuite de la croissance par le gouvernement déchu. Mais aucun plan d'action global n'a encore été formulé.

Retour en arrière

Les militaires au pouvoir avaient été prompts à montrer une détermination à relancer l’économie, et plusieurs analystes estiment que l’armée a mal jugé l’impact de ses menaces aux travailleurs illégaux
. "Politiquement parlant, c’est toujours pratique d’accuser les travailleurs immigrés... La junte n’a pas réalisé la rapidité à laquelle les rumeurs pouvaient circuler. Maintenant, ils essaient de revenir en arrière," estime Bruno Jetin.
Dans une tentative d’endiguer la fuite des travailleurs immigrés, les militaires ont dit qu’ils reconnaissaient leur rôle important au sein de la main d’œuvre thaïlandaise.
Mais la junte n'a fait jusqu'ici qu'esquisser sa nouvelle politique d'immigration, avec la création de deux zones économiques spéciales, pilotes, où seraient acceptés les travailleurs immigrés. "Une des solutions gagnant-gagnant serait de créer des zones économiques spéciales aux frontières", estime Charl Kengchon, économiste de la banque Kasikorn.
La junte dit vouloir "réorganiser" complètement les procédures d'immigration, marquées depuis des années par une grande complexité et une inefficacité qui explique le fort nombre de travailleurs optant pour l'illégalité.
L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) notait en 2011 l'absence de "politique à long terme et de régulation des flux croissants de migrants" par la Thaïlande.
"En ont émergé des décisions à court-terme contradictoires en réaction à des pénuries de main d'oeuvre, des pressions des employeurs ou des opportunismes politiques", critiquait le rapport de l'OIM.
"Je ne sais pas si les militaires thaïlandais vont regretter leurs actions qui ont conduit les Cambodgiens à fuir en masse. Mais les employeurs vont y perdre", critique Yem Savoeun, travailleur en fuite rencontré mercredi par l'AFP à la frontière. Cet ouvrier de chantier avait abandonné son emploi dans la construction d’un hôpital de sept étages dans la ville de Nakhon Ratchasima. Il pense que le chantier est à l’arrêt car la plupart des ouvriers étaient cambodgiens et ont fui comme lui.

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